Sénégal: des enfants en perte de repères

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Selon Katy D., « l’affaire Sata » est le reflet d’une société qui a perdu ses repères et dans laquelle certains parents ont démissionné de leur mission, laissant leurs enfants à la merci des séries TV et réseaux sociaux.

Par Katy D. / 54 Afrique - 18 juin 2017

Tout le monde en a parlé. Sa vidéo a fait le tour des réseaux sociaux. Elle a, pour ainsi dire, fait le buzz. Télégénique, alternant perruque, foulard de tête et crâne rasé, elle s’adresse à la caméra avec éloquence et assurance. Les mots qui sortent de sa bouche sont ceux d’une « diongoma » (belle et bien en chair), « diongué », sexy, provocatrice. Elle reflète une image négative de la femme sénégalaise qui dit des futilités en roulant des yeux, place le « sagnesé » (bien s’habiller) au centre de sa vie, songe à ses chaussures à talon et pose un tissage qui lui arrive au milieu du dos. « Née dans une datte et élevée dans le miel », elle emploie des expressions très tendance, maîtrise le langage du corps et toutes ces mimiques qui, parait-il, font chavirer le cœur des hommes au pays de la Téranga. Elle est moderne, impolie, insolente, irrespectueuse, séductrice, vulgaire, profère des insultes dans ses phrases. Elle s’exprime comme certaines femmes sénégalaises. Donc rien d’anormal, excepté le fait qu’elle a cinq ans et illustre parfaitement ce que dit le proverbe sénégalais : « tout ce que dit le petit maure, il l’a appris sous le tente ». 

« Li rék ci Khalé »

Le sujet a fait couler beaucoup d’encre. Sur facebook, les commentaires indignés ont foisonné. Les hautes autorités ont été interpellé. Par conséquent, la famille de la fillette a présenté ses excuses à la nation, accusant l’insouciance enfantine, oubliant de mentionner l’irresponsabilité, voire la culpabilité des jeunes qui ont filmé puis diffusé la scène.

Les fillettes insolentes font la fierté de certains parents. Loin de les réprimander, on leur attribue le qualificatif de « diongué » (qui maîtrise l’art de séduire les hommes), « diongoma ». L’expression « li rék si khalé » (tous ces attributs chez un enfant) est employé par des adultes, confirmant ainsi le proverbe « louy gnor nékh, bou bakhé khègne », autrement dit, si le mets concocté n’exale pas ses parfums pendant la cuisson, il ne sera nullement bon une fois servi.  Comme « on ne naît pas femme, on le devient », les petites filles sont entraînées à être des femmes désirables.

Saly, 36 ans, infirmière, mère d’une fille de dix ans, nous confie : « quand j’étais petite, on m’a toujours inculqué de bonnes valeurs : je devais bien parler, bien me tenir, conserver ma virginité jusqu’au mariage, etc.). Mais je constate que tout cela n’a servi à rien car les hommes bons préfèrent épouser des dévergondées. C’est à elles qu’on offre des voitures et des villas aux Almadies (quartier chic de Dakar). A quoi cela sert d’éduquer sa fille dans la vertu si c’est pour qu’elle finisse dans la misère, avec un misérable ? ». Saly n’ a pourtant jamais écouté la chanson de Kaaris : « la go là c’est peut-être une fille bien mais on préfère les Tchoin, Tchoin, Tchoin. Elle veut Louboutin tin tin, elle veut Mauboussin, sin, sin, vrais ou faux seins, seins, seins». Pourtant, elle partage la même vision et lorsque sa fille s’exprime en Tchoin, elle s’en amuse. Ce n’est plus la même génération. Désormais toute femme doit « défar ba mou bakh » (se préparer jusqu’à atteindre l’excellence).

La nouvelle génération reflète bien cette schizophrénie bien sénégalaise, à cheval entre certaines traditions quasi antiques et une modernité qui se veut absolue.

Cette vidéo est loin d’être la première sur laquelle une fillette proférant des propos inapropriés est exposée. Les facebookers en parlent, commentent, s’indignent, dénoncent puis oublient jusqu’à ce qu’une nouvelle scène scandaleuse vienne leur rafraîchir la mémoire. Puis de nouveau l’amnésie. L’Etat, aussi iresponsable que le peuple, n’applique nullement l’engagement pris en 2015 consistant à mettre en place un plan d’actions visant à assurer la protection des enfants contre les dangers d’internet. Ces derniers sont ainsi les principales victimes d’un système laxiste et d’une nation en perte de repères.

Aminata, 35 ans, se souvient de son adolescence dans un quartier de la banlieue dakaroise. Un groupe de jeunes avait conclu le pacte de vivre à l’nstar de leurs acteurs préférés. Ils avaient rebaptisé leur quartier Berverly Hills, s’étaient métamorphosés en Brandon, Brenda, Kelly, Donna, Dylan, David, etc. Ils avaient transposé la fiction dans leur vie réelle, formant et défaisant les couples selon les épisodes de la série. Certaines filles à peine pubères s’étaient retrouvées enceintes en confondant fiction et réalité.  La télé a causé davantage de dégâts depuis.

Au fil des années, les Sénégalais ont modifié leur habillement, adopté un nouveau langage, une nouvelle langue colorée d’expressions imagées et de mots jadis injurieux. Les mœurs ont évolué de manière négative, bien que l’Islam occupe encore une place importante dans la société. Mais il s’agit d’un Islam qui cohabite avec bien des tares sociales, un Islam de façade qui n’a guère influé sur la morale et qui assiste, impuissante, indifférente même, à la dépravation des mœurs. La nouvelle génération reflète bien cette schizophrénie bien sénégalaise, à cheval entre certaines traditions quasi antiques et une modernité qui se veut absolue. Force est de constater que le pays de la Téranga est désormais une terre sans identité.

Katy D.

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